LA CREATURE DU LAC NOIR

 

Jadis (oh, il y a de cela des siècles) vivait au fond du lac Noir une créature monstrueuse, un énorme animal gros comme trois zébus, ressemblant à une espèce de calmar géant d’une grande laideur : c’était une Hydre géante.

Elle possédait des tentacules très longs, mobiles comme des serpents et terminés tout comme ceux des calmars, par des langues munies de ventouses.

Et ce monstre ravageait la région. Au début, quand il était petit, il ne volait que des poules ou des chats. Mais l’Hydre grandissait vite : elle se mit à capturer des chiens ou des chèvres, puis des boeufs.

Enfin, elle goûta de l’homme : ce nouveau gibier lui plut et la sale bête ne chassa plus désormais que des hommes ; des femmes et des enfants de préférence, car ils étaient plus tendres. On fuyait les abords du lac et ce monstre amphibie.

Le Roi essaya de s’en débarrasser, mais l’armée elle-même ne put rien faire contre le monstre, qui emporta le général et son cheval.

Lances, flèches, poison, haches : rien n’y faisait.

Quelques héros courageux essayèrent de lutter contre la bête hideuse, qui n’en fit qu’une bouchée.

Le roi fit alors appel aux devins du royaume, aux sorciers, aux savants. Tous se déclarèrent impuissants ...

Un jour arriva au Palais une vieille femme édentée très laide, d’une saleté repoussante, vêtue d’une espèce de sac d’où sortaient des membres grêles et noirs de crasse, et sa tête ridée aux cheveux gris et gras.

Elle s’accroupit devant la Cour, sortit de son infâme besace un paquet de dents jaunâtres (les siennes) et les prit dans ses deux mains jointes en coupe. Elle jeta les dents sur le sol et les examina attentivement pendant de longues minutes.

« Voilà ce que disent mes dents, ô vous tous qui m’écoutez. Chaque année à la première lune de printemps, vous offrirez à la Bête un sacrifice humain ! Ce n’est qu’à ce prix que vous aurez la paix. 

Voilà ce que disent mes dents ... »

L’assistance respira : elle savait enfin ce qu’il fallait faire.

« Mais comment saurais-je qui offrir au monstre ? », demanda le Roi.

« Un rêve te le dira, la veille du jour du sacrifice. Et quelle que soit la victime, tu devras obéir. Roi ou pas, ricana la vieille, ce n’est qu’à ce prix que vous vivrez tranquilles. »

Et la vieille ramassa ses dents, les remit dans sa besace et repartit en clopinant on ne sait où.

Ainsi chaque année la même nuit de pleine lune, la Créature sortait sur le rivage en se traînant et venait chercher son tribut : un être humain, homme, femme ou enfant qu’elle emportait dans les eaux glauques du lac pour les dévorer.

Et cela lui suffisait pour un an.

Mais si on ne lui donnait pas son tribut, elle devenait folle, sortait toute la nuit en rampant, terrorisait les villageois et finissait par retourner dans les profondeurs du lac avec un ou deux enfants, ou des adultes s’ils n’avaient pas fui assez vite.

Aussi le Roi veillait-il à obéir scrupuleusement à l’oracle de la vieille voyante : il ordonnait qu’on livrât au monstre la victime dont il avait rêvé la veille, quelle qu’elle fût.

Or, une nuit, ce fut dans le Palais royal un concert de larmes et de gémissements : le Roi avait en effet rêvé que la prochaine victime devrait être sa propre fille unique, une enfant de dix ans.

Mais il fallait obéir. La petite princesse fut courageuse :

« -Ne pleurez pas. C’est la volonté d’En Haut et il ne sert à rien de gémir.

Mais je vous demande de ne pas m’attacher pour le sacrifice. Je peux mourir dignement. »

Le lendemain, un peu avant le lever de la pleine lune, la petite fille se rendit toute seule sur la plage du Sacrifice et s’assit sur un petit tabouret pour attendre le monstre.

Le Roi, la Cour et les habitants étaient restés à plus d’un jet de pierre de l’enfant, et tout le monde se lamentait.

On vit alors deux gros yeux phosphorescents luire en sortant de l’eau et un long tentacule s’approcha de l’enfant immobile.

Une silhouette sortit de l’ombre et l’éclair d’un sabre trancha la langue de ventouses. Six autres langues sortirent tour à tour du lac et six fois, un éclair d’acier brilla sous la lune et trancha les six langues.

L’assistance était pétrifiée : le monstre se tordait dans son agonie, saigné par les sept blessures d’où coulaient des jets phosphorescents.

La silhouette ramassa les sept langues et les mit dans un sac avec son sabre puis il s’inclina devant la princesse qui n’eut le temps que de lui remettre sa bague avant de le voir disparaître dans les papyrus et les nénuphars, sous les vivats de la foule.

L’Hydre vidée de son sang fut retrouvée au matin et on brûla son cadavre sur un grand bûcher au milieu de la place du marché. Puis on dansa pendant trois jours et trois nuits.

Mais le Roi et la Princesse voulaient savoir qui et où était le sauveur du pays, la mystérieuse silhouette qui avait si proprement saigné et découpé le monstre.

Un guerrier se présenta, casqué, masqué et armé d’un sabre d’acier : il était couvert d’une armure de plaques d’argent. On entendit sa grosse voix tonnante :

« Je suis le héros que vous recherchez. J’ai tué le monstre mais n’ai pas voulu me découvrir, par modestie. Mais puisque vous m’avez convoqué, me voici donc! »

Mais la Princesse éclata de rire :

« Mon sauveur était deux fois plus petit que toi. Tu n’es qu’un vantard et un saltimbanque déguisé ! »

On chassa le matamore à coups de fruits pourris et on le raccompagna sous les quolibets et les rires jusqu’à l’entrée de la ville.

Un autre guerrier se présenta. Il avait l’air terrible sous sa peau de crocodile qui le protégeait des pieds à la tête.

« Me voici, Princesse. C’est moi qui ait coupé les langues du monstre. Je suis parti par pure modestie. Mais puisqu’on réclame ma présence, je suis venu. »

De nouveau, la Princesse éclata de rire.

« Tu n’es qu’un usurpateur. Sous ta peau de crocodile effrayante, il n’y a qu’un comédien prétentieux et couard. Mon sauveur était petit, modeste et silencieux. »

On chassa le guerrier à la peau de crocodile sous les huées, à coups de mangues trop mûres et de pelures de toutes sortes. Il disparut, accompagné par les enfants qui lui jetèrent des ordures jusqu’à la forêt, où il se réfugia.

Un troisième se présenta : c’était un garçon mince et tranquille, d’une douzaine d’années, vêtu d’un simple pagne. Il portait un grand sac qu’il jeta sur le sol.

« Je suis celui que vous cherchez », dit l’enfant immobile.

Le Roi et les assistants étaient étonnés, incrédules.

« Comment un enfant de ton âge a-t-il pu vaincre un pareil monstre, qui avait vaincu toute mon armée et dévoré mon général ? », dit le Roi.

« Grâce à ceci ! », et l’enfant montra ses deux mains nues.

« Et beaucoup de courage ! », dit la Princesse qui vint prendre la main de l’enfant où brillait sa propre bague.

« C’est lui, c’est mon petit sauveur bien-aimé. Je reconnais aussi sa voix tranquille. »

L’enfant vida alors son sac sur le sol. Les sept langues séchées du monstre s’étalèrent ainsi que son sabre d’acier, un simple coupe-coupe de cultivateur, que la magie du courage avait rendu invincible.

Inutile de vous raconter la suite : mais la Princesse épousa évidemment son sauveur ...

Cinq ans plus tard, car ils étaient un peu jeunes ...Et ils eurent huit beaux enfants, ce qui n’est pas rare à Madagascar…