L’ HOMME AUX SEPT SAGAIES

Randriambé était un paysan fort riche : il possédait sept cents boeufs, un jardin de sept hectares plein de légumes de toutes sortes et sept vergers immenses plantés de différents arbres fruitiers.

Si par superstition, par allergie ou pour une autre raison peu rationnelle le chiffre sept vous indispose, cessez immédiatement de lire ce conte, qui est un hymne à la magie numéralogique de ce chiffre bénéfique.

Randriambé avait sept jolies filles : il maria la première et reçut en dot sept taureaux de race et sept génisses. Quand il maria la seconde, il obtint sept chevaux de selle et sept juments. La troisième lui rapporta sept hectares de bananiers et sept pirogues en bois dur pour en transporter les fruits sur la rivière. La troisième lui rapporta sept maisons dans sept villages différents. La quatrième lui valut sept pièces d’or et sept fois sept pièces d’argent. La cinquième sept pierres précieuses : un rubis, un saphir, un diamant, une émeraude, une opale, une topaze et une très grosse aigue-marine en forme de coeur.

Le paysan était comblé : la sixième de ses filles obtint une dot de sept esclaves mâles solides et sept esclaves femelles excellentes cuisinières.

Pour la dernière de ses filles, qui était plus convoitée, sept prétendants jeunes et beaux se présentèrent, tous riches et généreux, prêts à tout ou presque pour obtenir sa main. On vantait dans tout le pays la parfaite gentillesse et son absolue beauté.

Mais son père voulait garder sa plus jeune fille avec lui quelques années encore. Il proposa donc aux prétendants une condition si périlleuse qu’aucun d’eux n’accepta :

Le premier leva les yeux au ciel, haussa les épaules et partit sans dire un mot.

Le second hocha la tête et tourna les talons.

Le troisième tapota sa tempe de son index, éclata de rire et remonta sur son cheval.

Le quatrième salua très bas le paysan, s’inclina encore plus bas devant la jeune fille et dit seulement : « -Dommage... »

Le cinquième posa au riche paysan une seule question : « Et vous, que feriez-vous à ma place. Accepteriez-vous ? »

Le sixième dit : « -Ta fille est si belle qu’elle mérite qu’on risque sa vie pour elle. Mais j’ai entendu parler de ton extraordinaire adresse. Je n’ai aucune chance de m’en tirer. Alors adieu ! »

C’est que  Randriambé imposait une condition vraiment terrible : il ne donnerait sa fille qu’à un homme capable d’éviter ses sept sagaies : or il ne ratait jamais sa cible, à la chasse comme à l’entraînement.

Le dernier prétendant était un jeune Antaimoro, un berger svelte et robuste, vêtu de pauvres vêtements, et nus-pieds.

« Je suis prêt, beau-père, dit-il - tu peux lancer tes javelots : j’accepte de mourir pour l’amour de ta fille. »

Et il se plaça au milieu du village, sur la place où tous les habitants avaient fait le cercle pour assister à cet impossible défi.

Randriambé lança sa première sagaie droit sur le berger : mais vif comme l’éclair, le jeune homme saisit la lance en plein vol dans sa main droite.

La foule frémit...

Quand il reçut la deuxième sagaie, il la saisit de sa main gauche.

La foule frissonna...

Il prit la troisième sous son aisselle gauche, si vite qu’on crut qu’il était transpercé. Et quand la quatrième fut coincée sous son autre aisselle, la foule se mit à applaudir.

Le berger posait les sagaies devant lui, rangées bien sagement.

La cinquième siffla : le berger réussit à la saisir entre ses dents, comme un chien attrape un sucre.

Les applaudissements devenaient frénétiques.

La sixième sagaie partit alors, droite et vibrante : le berger sauta et l’intercepta entre ses cuisses serrées. La foule l’acclama...

Pour la dernière sagaie, Randriambé prit son temps et s’appliqua encore plus, tandis que sa fille attendait le coeur battant. La sagaie partit comme la foudre. Mais encore plus rapide, le berger avait fait un saut périlleux arrière et se releva sain et sauf : il avait réussi à coincer la petite lance entre ses pieds nus !...Là, les spectateurs poussèrent des hurlements de joie. La jeune fiancée s’évanouit de bonheur pendant une petite minute. Randriambé était éberlué.

Il s’adressa au berger :

« Tu as gagné la main de ma fille chérie. Pars avec elle et soyez heureux : je te donne sept grosses vaches et mon plus beau taureau, sept juments rapides et mon propre cheval, un étalon noir. Tu auras aussi sept brebis et leur bélier, ainsi que sept chèvres avec leur bouc. Nul doute qu’avec ces bêtes tu seras très riche, si tu es aussi bon berger que grand guerrier. »

Le berger Antaimoro partit donc dans sa petite charrette. Sa jeune femme avait posé sa tête sur son épaule, heureuse de partir vers leur petite maison toute simple au bord de la rivière.

A mi-chemin, leur voiture fut arrêtée par une bande de sept brigands armés de sagaies, peut-être soudoyés par les soupirants éconduits mécontents ou honteux.

« Nous voulons ta femme ! Quant à toi, imbécile, tu vas mourir : prépare-toi ! »

Le berger descendit et se plaça au milieu de la route, face aux bandits, calmement.

Les sept brigands lancèrent leurs javelots en même temps : ils furent interceptés en plein vol et en un clin d’oeil par sept parties différentes de son corps !

En moins d’une seconde, les sept sagaies repartirent à toute vitesse vers leurs expéditeurs qui les reçurent en plein coeur.

Tout simplement.

Le berger rangea les sept cadavres sur le bord de la route et planta chaque sagaie auprès d’eux, en signe de respect pour leurs âmes.

Puis ils repartirent tous deux sans encombre vers leur domicile, tous les animaux suivant par derrière, attachés à la queue leu - leu à la charrette.

La petite fiancée appuya sa tête sur l’épaule de son berger, qui chantait doucement et battait la mesure sur sa cuisse nue.

Vous pensez sans doute que le chiffre sept revient souvent dans ce conte ?

Certes

         La prochaine fois, c’est promis, on passera en revue le nombre treize, qui n’est pas mal du tout, m’a -t on dit..