VIEUX MEC ET  ZIEUX VERTS

1
Elle avait dix-neuf ans
Et lui la soixantaine,
Trop gris, trop gros, trop gland
Pour faire le joli cœur.
De l’armée des ballots
Il était capitaine…
Elle, porte-drapeau
Des jeunes filles en fleurs.
Elle était de Valence
Ou je ne sais quel trou
De Drôme ou de Provence…
C’est déjà un peu flou :
Elle aimait les rivières,
Le mistral dans les pins,
Et plonger dans la mer
Comme tout un chacun.

2
Mais elle aimait trop plaire
Et donnait des leçons
Au jeu des grands yeux verts
Et de la séduction ;
Affolé, ébloui
Par ce marivaudage,
Son amoureux hors d’âge
Reprit goût à la vie…
Au jeu du « Tu m’adores
Mais tu ne m’auras pas ! »
Au jeu du : « Tu l’ignores,
Mais je n’t’aimerai pas…
Le bouc en devint chèvre
Alerte ! Branle-bas !
Il en avait la fièvre
Et ça dura six mois.
3
Cadrage, débordement,
La belle raffûta
Puis fonça droit devant :
Direction Marbella

Variante :

Toutes ces drôles d’ histoires
Du genre cinéma
Ecran large hyper plat
S’achèvent en fondu noir
Et le gros solitaire
Retrouva son jardin,
Ses carpes, sa tanière
Et l’air frais du matin.
Chaque chose à sa place,
En amour peu d’espace
Pour les rêveurs poilus
De soixante ans et plus :
Sois lucide, mon vieux,
Ouvre ton portefeuille,
Paie-toi un millefeuille,
Contente-toi de peu.

4
Moi, comme ce gros mec
Je souffre, mais reste sec
Quand des yeux émeraudes
Un peu trop jeunes rôdent,
Ou quand de jolis seins
Gênants de plénitude
Bousculent quiétude
Et train-train quotidien.
Et c’est depuis ce temps
Que je suis devenu
Un grand garçon charmant
Qui ne s’alarme plus
De la beauté qui passe
En vous fêlant le coeur
Ou de l’absolue grâce
Des jeunes filles en fleurs.

Coda

Ou de la foutue race
Des jeunes filles en fleurs…